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SEP 11

Le combat et l'art du soin

J'ai adoré vider ma bibliothèque de tous les manuels techniques et pratiques qui font florès dans notre métier. Mais j'ai aussi aimé oublier un instant romans et poésies pour plonger dans un livre d'exception : Le combat thérapeutique ou L'art de guérir par le conflit.

Gérard Salem, psychiatre et psychothérapeute, bat en brèche ici tout le gentillet, la tolérance et la mansuétude, la bienveillance et l'empathie, qui certes angélisent et glamourisent les pros de la relation d'aide et, en même temps, peuvent "abrutir et anesthésier durablement" les patients trop patients.

 

Alors le champ est grand ouvert pour engager le duel, non pas avec la maladie, mais avec le patient quand celui-ci s'incruste dans son personnage de malade. Non pas le duel ablatif médiéval qui élimine l'adversaire en le tuant mais le duel constructif.
Alliance conflictuelle, escarmouches et raclées symboliques,
rires et noms d'oiseaux, poursuite au square, stratégies provocatrices et ordaliques, surprise thérapeutique, art de la guérilla… C'est l'expérience d'un praticien de choc, ironique, irrévérencieux et ressourçant, qui nous invite à nous étonner, apprendre sans cesse et créer du nouveau en séance.

Clinicien-philosophe et philosophe-voyou, il croise des sources et des disciplines multiples : l'éthique, les arts martiaux, les neurosciences, la musique, l'éthologie, la systémique, l'hypnose, la narrative... Et aussi la littérature et la poésie, plus propices à la liberté d'imaginer et d'inventer que les manuels de psychiatrie.
Ses notes de bas de page, boussoles savantes, restent savoureusement poétiques : Quand les singes prennent le thé. Ceux qui soignent dans la nuit. Le monde dans un grain de sable

Un ouvrage à contre-courant, incontournable, une nouvelle découverte d'exception.

Extrait : « L'expérience du vide, du manque, du trauma, de la mystification et la façon dont on y survit ; l'interdit d'avoir une pensée propre ; la mission de mener sa vie selon des injonctions inculquées précocement ; voilà autant d'expériences qui préparent de bonne heure n'importe qui à devenir la pâture consentante de la machinerie médicale et psychiatrique, avec ses clichés réifiants, sa philosophie bradée ou marchande.
Une alternative originale, pour le thérapeute vigilant, serait de considérer de telles personnes comme autant de figures fortes et têtues, qui résistent farouchement à une telle machinerie, comme au miel conventionnel de paroles thérapeutiques préfabriquées à partir d'un guideline commode.
Un thérapeute vigilant doit avoir conscience du véritable défi que ces patients lui lancent. Comment pourra-t-il les extraire de leur confinement, les remettre en mouvement ? Comment saura-t-il élargir et diversifier leur conscience d'eux-mêmes et du monde, et les remotiver à tirer davantage profit de la vie ? En un mot, quel combat doit-il leur livrer pour les guérir ? » p. 67

Un autre extrait ici :
Le by-pass psychothérapeutique 

Le combat thérapeutique - L'art de guérir par le conflit, Gérard SALEM. Armand Colin - 2ème édition - Mai 2011
 

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