13
AOU 16

Pas de chevalière ni d'alliance

Là, j'aime continuer d'écrire au fil de mes souvenirs, de mon histoire,
et après "Fais le beau, Attaque !", les années d'enfance,
c'est comme une nouvelle partie qui se déplie : "Le pouvoir du temps passé"…

Bien avant de mener mon enquête, j'avais revu ma tante Marie-Thérèse. C'était à La Réunion, j'avais vingt-quatre ans et j'étais parti découvrir l'île natale de mes parents. Mais pas du tout pour un voyage d'études sur mon histoire familiale. Non, parce qu'à cette époque, j'avais quitté la maison à Médan et je ne faisais plus d'anthropologie familiale comme dans mon enfance mais des études de sciences éco. Et je commençais à vivre avec B. (Ici, pour l'instant, plutôt qu'un pseudo ou son prénom en entier, B je l'appelle B parce que même si tout ça c'est mon autofiction avec mes fantasmes, c'est quand même très réel et je ne sais pas toujours comment on fait avec le réel. Dans la vie ou dans les livres).

Donc c'est avec B que j'aimais commencer à construire une vie que je voulais idéale, enfin sans anicroches et donc bien à l'écart des histoires passées. Oui, parce que B avait eu une enfance pas très joyeuse je trouve (témoin, très jeune et toute proche, de la maladie au long cours et puis, à son adolescence, de la mort aussi). Mais elle préférait mettre un couvercle sur tout ça, ne pas en parler, pour vivre l'instant présent et aller de l'avant. Aller de l'avant, c'était plutôt mon envie à moi, et un peu comme une fuite au fond. Mais on n'avait alors aucune idée du pouvoir du temps passé. Sur le moment présent comme sur le futur.

01
AOU 16

Mais qui a commencé ?

Au fond, après mes années lycée, ce n'est pas du tout l'oubli qui m'a fait mettre à distance les femmes à la peau caramel et aux cheveux très noirs. Non, c'est plutôt la peur de ce genre de femmes qui pourtant m'attiraient beaucoup pendant mon adolescence. Parce que, quand je me suis lancé dans ma vie, j'avais encore dans la tête une légende familiale qui racontait que ma mère – probablement initiée et téléguidée par sa famille – , avait utilisé un philtre magique, ou plutôt maléfique, pour envoûter mon père et le détourner de sa vocation (même si devenir fonctionnaire de Dieu n'était sans doute pas sa vocation).
Enfin c'est la sœur de mon père, ma tante Marie-Thérèse, qui évoquait cette histoire-là quand elle venait déjeuner le dimanche avec l'oncle Paul, le cousin jésuite. Elle disait que c'était une rumeur qui s'était répandue comme une traînée de poudre quand mes parents ont dû quitter leur île natale avec ma sœur encore bébé. Mais en racontant ça, ma tante aussi entretenait la légende, comme si elle y croyait dur comme fer. Ou peut-être qu'elle voulait démêler le vrai du faux ou bien, mine de rien, qu'elle avait pas digéré le fait que mes parents ont donné à ma sœur le prénom de Marie-Thérèse
 – comme elle donc – , alors que cet enfant-là était né du péché et d'un scandale.

20
JUI 16

Couleur caramel

Quand j'ai dit que je n'étais pas doué pour le latin ce n'est pas tout à fait ça. Oui, plutôt qu'à la messe ou dans les pages roses du Larousse, c'est avec mon père, au contact, que j'aurais préféré apprendre cette langue-là. Mais il ne parlait pas beaucoup avec nous mon père. Plus tard, comme sa passion c'était de bricoler – créer des verrières et des volières, souder à l'arc, installer l'électricité –, c'est dans son atelier que j'ai trouvé une manière de parler un peu avec lui et autour de mes bricolages (réparer mon vélo, régler la tondeuse à gazon de la voisine, débrider ma mobylette, etc). Et j'ai réalisé, il y a peu de temps, que j'ai aussi appelé "atelier" le lieu où j'accompagne (un lieu pour parler un peu la langue de l'inconscient).

07
JUI 16

Amandus Legis Armandus

J'ai évoqué ce surnom de "Théologien" que, dans mon enfance, j'ai reçu de l'Oncle Paul, le cousin jésuite qui venait parfois déjeuner avec nous le dimanche. Et même si à l'époque je ne savais pas trop ce qu'était la théologie, même si pour mon petit frère le surnom "Donald Duck" était un projet plus divertissant, moi j'aimais bien mon étiquette parce que ça m'évoquait quelque chose de religieux. Et c'était alors une manière de me sentir proche de mon père, de son histoire mystérieuse et secrète de sa vie d'avant. Certes, c'était comme une appartenance prescrite, reçue d'un autre homme d'église, avec un air de répétition alors, mais sans obligation ni privation, sans liturgie ni voeu de chasteté.

Et pour tisser davantage cet héritage-là, comme mon père parlait souvent le latin, j'aimais beaucoup plonger et me perdre au beau milieu du Petit Larousse, dans les pages roses, entre les noms communs et les noms propres, là où il y a plein de citations et d'expressions latines. Et j'avais très envie d'apprendre cette langue-là, différente de ma langue maternelle. Et c'est pour ça que plus tard, même si je n'étais pas doué pour les langues mortes ou étrangères, j'ai choisi de faire du latin à l'école.
Il y avait aussi une devise en latin sur le blason familial : Amandus Legis Armandus. Ça veut dire "Armand ne peut vivre que pour l'Amour". Armand c'est une partie de mon nom de famille.

Mais derrière tout ça, derrière l'invitation à l'amour, derrière la théologie et l'enfant programmé pour être sage, c'était compliqué pour moi parce que je sentais aussi tout le contraire souvent. À la fois autour de moi et au fond de moi. Oui, mon goût pour le désordre et le combat était bien présent déjà. Et je me souviens d'un épisode cruel dont j'ai été l'artisan et que j'ai toujours gardé secret alors. 

29
JUN 16

Rétromaniac

J'ai raconté comment, lors d'un été presque meurtrier, j'ai pris Eva pour cible de ma rage infantile et puis j'ai transformé tout ça en fantasmes de torture japonaise à son endroit, enfin à son encontre. Et ça sans trop de coups ni de cris.

Mais ça n'a pas toujours été aussi clair. Je veux dire que je ne savais pas trop fantasmer avant. Et je ne rêvais pas non plus. Ça, c'était avant de m'allonger sur le divan. Et même si je faisais beaucoup de yoga avant, souvent allongé aussi, ça restait plutôt silencieux et ça pasteurisait toutes mes pulsions. Alors que c'est essentiel de se laisser fantasmer au fil du jour, et de rêver la nuit, parce que sinon plein d'histoires enragées reviennent du passé et bondissent dans le présent sans crier gare. Et alors peut-être que si on interdisait le yoga, il y aurait beaucoup moins de passages à l'acte violents. 

Oui, parce que moi je me souviens d'un temps où ça fusait plein pot en direct de mon inconscient et ça s'accrochait aux histoires d'Eva, avec plein de réactions en chaîne. Et la vie semblait ne tenir qu'à un fil alors.
Oui, je me souviens d'un soir comme ça, juste avant une grève surprise.

 

21
JUN 16

Les oiseaux se cachent pour mourir

Après les matchs de catch, j'ai continué mes recherches sur l'histoire de mes parents en aimant regarder ce qu'ils aimaient regarder à la télé. Et ce qu'ils préféraient tous les deux c'était finalement beaucoup plus romantique que les bagarres sur le ring. Oui, c'était une série qui s'appelait "Les oiseaux se cachent pour mourir".
Et quand c'était le soir de cette série-là, ma mère devenait un peu bizarre. Elle s'agitait pas mal pendant le dîner et elle essayait de nous envoyer au lit plus tôt que d'habitude, comme si c'était très secret ou interdit aux enfants. Pourtant, comme pour le catch, il n'y avait pas de carré blanc sur l'écran.

13
JUN 16

Pas de coups ni de cris

J'ai raconté que ma mère adorait les matchs de catch le soir à table, enfin à la télé, surtout les matchs entre femmes, mais aujourd'hui je me dis que c'est surtout moi qui fantasmais autour de tout ça, de ces corps à corps en sueur, de ces galipettes et de ces étreintes.

Oui, comme du côté du sexuel les choses étaient sous le signe du péché et plutôt verrouillées à double tour, moi j'adorais regarder ces images-là à la dérobade. C'était de la matière première, rare et initiatique, placée sous mon nez pendant un instant. Enfin, pas vraiment sous mon nez, parce que la petite télé était sur le congélateur, un peu derrière moi, alors je devais me tordre le cou pour regarder. Et c'est peut-être à partir de là que j'ai commencé à regarder l'essentiel de travers.

31
MAI 16

Mis en examen

« Si tu fais ton examen de conscience, tu verras bien que j'ai raison ! » On me répétait ça souvent quand j'étais petit.

Et c'est peut-être pour ça qu'aujourd'hui, même si c'est super à la mode en ce moment, je me méfie beaucoup de la "pleine conscience" et de la méditation qui va avec, genre à heures fixes ou sur commande. Pourtant, j'ai fait beaucoup d'années de Yoga, pas mal de stages d'hypnose (pas de l'hypnose de foire mais d'Erickson) et aussi de l'auto-hypnose mais ça marchait pas trop sur moi. Alors maintenant je préfère tirer sur un fil ou sur un autre, un fil qui surgit de mon inconscient, comme ça, quand je ne l'attends pas. Oui, tirer sur tout ce qui dépasse mais qui se dérobe et puis me laisser faire, sans préméditer.

24
MAI 16

Tu veux un sucre ?

Quand un client me demande un café, je ne lui propose pas de sucre. Non jamais, parce que si je lui dis "Vous voulez un sucre ?", ça me rappelle trop quand j'étais enfant. Oui, le dressage des chiens : Assis ! Couché ! Fais le beau !

Et donc après ça, le chien avait droit à un sucre. Et des fois, c'était : "Allez ! Attaque !" alors que notre premier chien, Vidocky, c'était le même que Milou, le compagnon de Tintin, et donc pas du tout un chien d'attaque. Mais c'est vrai que quand Vidocky est mort, il y a eu Orphée, un doberman et puis après d'autres chiens de combat. C'était toujours des chiens de race, ils étaient tatoués, ils avaient les oreilles taillées et ma mère les emmenait à des concours pour gagner des prix. Et moi j'allais avec elle.

16
MAI 16

Un sandwich pour l'ambassadeur

L'autre matin, il était tôt, j'étais bien à jeun et alors je suis passé chez les vampires. Comme ça, sans rendez-vous. C'est à deux pas de l'Atelier et c'était pas pour donner mon sang. Non, j'avais une ordonnance avec plein de sigles et de consignes parce que je dois faire pas mal d'analyses en ce moment au laboratoire d'analyses médicales.

Ma psy m'embête un peu avec ça, elle dit que je veux peut-être "ajouter des analyses à mon analyse", alors je souris un instant parce que ça me décale et ça fait tomber mon angoisse, mais elle ne fait pas ça pour ça, je crois. (Et je parle encore d'elle, là, mais juste entre parenthèses parce que ce que j'écris maintenant, ça sort pas de là-bas. Oui, je crois que je n'ai plus besoin d'écrire sur le divan ou sur l'intimité du coaching. Et là c'est un peu la suite de "Plein de particules", l'histoire de la semaine dernière).

Et donc ce matin-là, une fois tout le sang laissé dans les fioles du labo – en fait, j'ai vérifié, ça s'appelle Laboratoire de Biologie Médicale et pas d'analyses , juste après donc, je me suis offert un café-croissant-jus d'oranges pressées.

07
MAI 16

Plein de particules

"C'est comme les fleurs japonaises de Proust : ces petits papiers froissés qui, une fois plongés dans l'eau, dans l'eau des souvenirs, s'étirent, se contournent, se colorent, s'épanouissent et deviennent des fleurs, des maisons, des personnages… toute une galaxie."
C'est Jean Rouaud qui racontait ça, l'autre soir, sur France Culture dans "A voix nue". Il parlait de son histoire familiale qui est la matière première de ses romans. Il soulignait aussi tous les détours que fait son inconscient au fil de son écriture pour retenir et puis lâcher ses souvenirs d'enfance, 
froissés, enfouis, refoulés, parce que trop sensibles ou douloureux.

J'aime beaucoup choisir et écouter ces émissions-là avec un auteur ou un artiste qui déplie une part de son histoire intime et puis les liens avec son art. Oui, j'aime beaucoup ça, surtout quand la nuit est tombée. Et alors, après l'émission, je me suis demandé pourquoi.

C'est sans doute parce que ça vient de mon enfance, je me suis dit. D'habitude, j'attends d'être sur le divan mais, là, comme c'était les vacances, j'ai découvert que je pouvais voyager seul dans ma mémoire ! Avant, ce n'était pas trop possible parce que j'avais tout gelé. Et alors aujourd'hui ça fait comme des fleurs japonaises dans ma tête.

18
DéC 15

A poils et à plumes

La prof de danse ici, juste en dessous de l'atelier, c'était une danseuse étoile du ballet de Yougoslavie mais un jour elle s'est blessée au genou. Et malgré plusieurs opérations elle ne pouvait plus danser alors elle a créé son académie à Paris. Et tout à côté de sa salle de danse, elle a plein de perruches et un perroquet apprivoisé, quatre chiens et plein de souris. Enfin les souris, elles vivent entre les planchers et les plafonds, donc elles sont à tout le monde et à personne à la fois. C'est une zone non-droit. Et elles aiment bien danser aussi, elles copulent et font pas mal de boucan la nuit toutes ces souris. Et c'est dangereux aussi parce que les rongeurs ça ronge les fils électriques et un jour ça pourrait faire un méchant court-circuit.
"Elles prolifèrent sans arrêt à cause des graines autour de la volière" dit le chasseur de souris. Il est chasseur depuis 1872 et c'est le meilleur du coin et de Paris. Et tous les mois, depuis deux ou trois ans déjà, il balance plein d'appâts toxiques et de pierres à venin dans les cachettes, dans les recoins, ici et à tous les étages.
Une fois, pour mieux les observer, il a glissé une caméra entre les solives et les lambourdes, genre comme pour faire une endoscopie. Mais ça n'a servi rien.
Et tout ça coûte une fortune, à la danseuse étoile, à tous les voisins et à moi.

 

23
AOU 15

Bricoler ou faire l'amour

L'autre jour, j'avais creusé sous le soleil, profondément, pour planter deux poteaux de bois et, à présent, pour continuer, j'avais besoin d'un niveau à bulle.
Mais je l'ai laissé dans la cave de ma vie d'avant mon niveau à bulle.

(C'est peut-être pour ça que tu prends des photos de travers ?! me dit un ami, pour me taquiner. Mais c'est pas pour ça, c'est parce que je trouve qu'on m'a regardé de travers quand j'étais petit ; enfin, j'arrivais pas à savoir ce qu'il y avait vraiment dans le regard des grands autour de moi).

Le niveau à bulle, là, c'était pour fignoler une nouvelle création au jardin, enfin pour une construction de bois entre le jardin et la rue.