28
DéC 08

Une crypte romane

J'entends comme une fêlure dans sa voix. Un tremblement, dès ses premiers mots. Il me dit qu'il a demandé à son psy « d'arrêter l'introspection, les plongées dans son passé ». Et qu'il a entrepris un coaching pour « booster son action commerciale ».
Notre travail a commencé il y a six mois et je prends conscience que nous allons et venons entre ces deux champs : d'un côté son histoire personnelle, ses secrets douloureux ; et, de l'autre côté, son désir de se développer dans son métier de coach. Allées et venues entre passé et futur, blessures et projets, fragilité et désir d'indépendance. Se dessine ici un entre-deux indéfini, mouvant. Un espace grand ouvert qui l'expose à lui-même, qui m'expose aussi.
Il lâche soudain :
- Arrêter de vivre serait une solution.
La fêlure dans sa voix devient cassure. Mon estomac se noue. Je n'ai ni l'envie ni le savoir pour aller dans le monde de Tanatos. Il a demandé à son psy des anti-dépresseurs pour « éviter de passer à l'acte » et ajoute :
- J'aimerais que la solution s'impose d'elle-même, que la vie s'arrête. Là aussi, voyez-vous, je reste en position d'objet plutôt que sujet !

09
DéC 08

Marcher en forêt

- Autour de Paris, vous avez Rambouillet, Fontainebleau, Compiègne...
- Rambouillet me rappellera ces longues marches avec mes enfants. Mais aussi avec leur père. Mon ex-époux ! C'est prendre le risque de replonger dans mon passé. De cultiver ma nostalgie. Alors que vous m'invitez à vivre au présent !

L'instant d'avant, Ema m'a parlé de son plaisir de marcher seule « dans le silence de la forêt, loin de Paris, mais c'était il y a longtemps ». Alors je l'ai invité à revivre cette expérience au présent, d'ici notre prochaine séance. Mais ma proposition tombe à plat !
- Ema, vous savez, vous aimez vivre avec votre passé. Vous avez quitté votre mari depuis plusieurs années et il est présent partout avec vous.
- Oui, alors Fontainebleau ou Compiègne ce sera pareil !
- Comment est-il présent ici aussi ?
- Non, il n'est pas vraiment là ! Philippe est juste une évocation, une image qui s'éloigne maintenant.
- Quelle est votre sensation quand vous évoquez son image qui s'éloigne ?
Long silence. Ema me regarde dans les yeux. C'est la première fois. J'ignore la couleur de ses yeux. Elle détourne son regard.

24
NOV 08

De la complicité avec soi

Il arrive à l'heure d'habitude et aujourd'hui, il sonne avec dix minutes de retard. J'ouvre la porte et je vois qu'il a couru. Il a le souffle court. Sa chemise blanche est froissée sous son costume bleu marine impeccable.
Son bureau est à quelques stations de métro et il préfère venir à pied. Il m'annonce : « Je crois que j'ai battu mon record aujourd'hui ! ».

Il m'explique qu'il n'a pas réussi à maîtriser sa réunion, juste avant…
Je l'entends sans vraiment écouter et l'invite à prendre le temps d'arriver. Des gouttes de sueur perlent sur son front jusqu'aux sourcils. Il tente de s'essuyer avec ses doigts, ses mains. Je lui tends la boite de kleenex. Il retire sa veste, se pose enfin. Regards. Long silence après l'agitation.

Charles est directeur du contrôle de gestion dans une entreprise leader dans les télécoms. Régulièrement sollicité par des chasseurs de tête, il change d'entreprise tous les deux ou trois ans. Il pratique aussi des sports de l'extrême. Comme s'il courrait après lui-même ?
Mais aujourd'hui, devant une nouvelle offre séduisante, il hésite : « Pourquoi partir encore ? Pourquoi cette boulimie du changement ? »
C'est sa demande pour ce coaching. Comment l'accompagner dans ce questionnement ? Est-ce vraiment le champ du coaching ?

09
NOV 08

Coincés

Je marche en forêt, loin du bruit du monde. L'esprit libre. Presque libre. Une partie de moi s'éveille et s'agite en sourdine. Le week end se termine et je pense soudain à mon premier rendez-vous demain matin : une supervision avec Agathe. Pour la première fois, depuis longtemps, l'appréhension monte quelques heures avant une séance. Mais pourquoi cette inquiétude ?

Agathe s'est installée en indépendante depuis deux ans. La jeune femme m'a sollicité pour « enrichir ses pratiques et affirmer son identité de coach. »

La séance d'avant, il y a un mois, Agathe n'avait pas de demande. Alors, j'ai travaillé avec ce qui était là, sous notre nez : notre relation.
Derrière sa peur de l'imposture, Agathe a besoin de reconnaissance. Un besoin qui semble insatiable et que j'ai confronté : « Comment recevoir des autres ce que vous-même ne vous donnez pas ? ». Nous avons tourné en rond, longtemps. Nous avons cherché « l'air de famille » avec une autre histoire peut-être familière, ailleurs et autrefois. Le besoin du regard du père...
Mon inquiétude fait maintenant place à un malaise : Quel a été l'effet de cette séance pour Agathe ? Qu'apportera-t-elle demain ? Comme si j'avais pris son symptôme : la peur d'être disqualifié, le besoin d'être reconnu !
Je me souviens soudain du cas qu'elle avait apporté la première fois : un client qui la faisait « tourner en bourrique », tantôt disqualifiant, tantôt dans une belle énergie de création avec elle. Nous avions pointé ici une relation parfois « sadomaso ». Et aussi ses résonances, son plaisir jusqu'alors informulé, dans l'une ou l'autre position.
C'est peut-être ce jeu qui s'installe maintenant entre nous. Je me souviens aussi de séances annulées à la dernière minute. Agathe m'a alors appris à facturer toute séance annulée !
Je décide de laisser ici cette Agathe imaginaire ; mes projections et mon ego nourrissent une mémoire ancienne : le jeu de la compétition, les rapports de domination.

19
OCT 08

Brutal ? Part 2

Vous avez peut-être déjà lu le récit de la première séance avec Nicolas : ce pro de la conduite de grands projets que sa direction jugeait « trop brutal dans ses méthodes, trop violent dans ses relations ».
Nicolas voulait apprendre avec moi à « arrondir les angles ». Mais j'ai eu peur de lui la première fois : il me faisait penser à un ours et je me sentais bien petit devant lui !
C'est au détour d'une question, quand j'ai craqué, que j'ai aussi découvert sa fragilité.

Le coaching s'est poursuivi entre rebondissement, complicité et confrontation.
Voici la suite de l'histoire.

30
MAI 08

Confiance en soi

« Je ne sais pas quelle note lui donner ? Elle n'a pas confiance en elle ! »

Marie-Anne est DRH et accompagne un étudiant dans le cadre d'un tutorat Entreprise-Université. Elle doit clore ce parcours par une évaluation. Nous sommes en séminaire et c'est l'heure de la pause. Elle m'a pris à part, pour un "conseil de coach" !

Elle poursuit :
- Cette jeune femme n'a pas confiance en elle ! Et la note risque de la déstabiliser ?
- Marie-Anne, si pendant un instant, un instant seulement, vous aviez confiance en… confiance en elle…
- Oui ! Et alors ?
- Alors quelle note lui donneriez-vous ?
- J'aimerais une note qui l'encourage !
- Et quelle est cette note ?
- Je ne sais pas trop ? Une note pour l'encourager ne serait pas la réalité !

17
MAI 08

Brutal ? Part 1

J'ai eu peur de lui la première fois.
Je me souviens de son entrée. Imposant, il occupe toute l'embrasure de la porte. Je l'accueille et lui tends la main. Il me toise du haut de ses deux mètres. Il hésite, comme s'il cherchait quelqu'un d'autre. Il entre et s'installe. Le fauteuil me semble trop étroit pour lui.
Il se présente en quelques mots : la quarantaine, autodidacte et "pro" de la conduite de grands projets. Il y a six mois, son DG lui a confié la direction d'une équipe d'experts.
Puis il pose son objectif : il doit "professionnaliser cette équipe aux pratiques trop artisanales". Mais aujourd'hui la direction le juge "trop brutal dans ses méthodes, trop violent dans ses relations". Alors il veut "apprendre à arrondir les angles"


Oui, il y avait une forme de brutalité dans ses jugements, dans sa manière d'être avec moi, ou plutôt sans moi. Il m'a fait penser à un ours. Je me suis senti petit devant lui, inquiet aussi. Comment travailler la brutalité, la violence en coaching ?

16
AVR 08

Créer

« Pour moi, c'est comme si notre relation était asexuée… »
Eva pose ces mots quelques minutes à peine après le début de la séance. Je reste sidéré, sans voix, pendant plusieurs secondes…
Je pose mon regard sur son visage, ses yeux couleur noisette. Ses rides naissantes tout autour qui dessinent un sourire, comme à son insu. Nous avons sans doute le même âge. Elle porte un pull noir, soyeux, qui découvre le creux de son épaule… Je me demande ce que je ressens devant cette femme. Tendresse ou affection… Un sentiment qui prend sa source dans les confidences de notre première séance, un secret douloureux, une blessure dans la chair et l'âme…

27
FéV 08

Etre l'amie du coach ?

Vous avez peut-être lu l'histoire de Maud, cette directrice de projet, fusionnelle et troublante qui séduisait son coach ?
Lire : Fusion et dé-fusion
J'ai retrouvé Maud cette semaine pour notre dernière séance.
Dès les premiers instants, j'ai senti que quelque chose avait changé. Mais quoi ?

05
FéV 08

Fusion et dé-fusion

« Comme le chant des sirènes pour les marins d'Ulysse, l'intimité suscite un désir profond et viscéral, auquel personne ne souhaite renoncer.
En même temps, l'intimité partagée exige le dépassement de peurs archaïques, telle la peur de la fusion-confusion, la peur d'être découvert, celle de s'abandonner à cette drogue affective à la fois attirante et dangereuse.
» Willy Pasini.

Cette ambivalence entre la peur et le désir d'intimité est au cœur du coaching : l'alliance entre le client et le coach est aussi un apprentissage de la dé-fusion...
Pour guider son client sur ce chemin "dangereux", le coach ne peut faire l'économie de la supervision et du travail thérapeutique, mieux encore, d'un espace qui conjugue les deux.

Partons à la rencontre de Maud
et de son coach qui n'arrivent pas à clore une séance le debriefing d'un coaching d'équipe...

24
JAN 08

Le superviseur et le consultant


« Quoiqu'on en dise, modifier l'ordre des éléments d'un système
peut suffire à en changer la perception de façon notable.
»
François BALTA


Avec le livre qui parait dans quelques jours, j'ai aussi découvert le plaisir de remercier ceux qui sont à l'origine de cet ouvrage intimiste.
Ce plaisir se tourne d'abord vers les clients qui ont inspiré ces histoires et que j'ai tant aimé rencontrer sur ma route.
Je remercie aussi dans ces premières pages ceux qui m'ont initié à l'art d'accompagner, au-delà des outils et des modèles.
François BALTA, thérapeute familial, est le premier qui m'a fait découvrir à la fois la systémique, la supervision, l'art de la relation... Et aussi le plaisir d'écrire !
J'ai retrouvé mon tout premier article, co-écrit avec François. C'était pour "Générations", la Revue Française de Thérapie Familiale.
Cet article a plus de 7 ans, j'étais alors dans le monde du conseil et de l'expertise, et en même temps, je perçois ici les prémisses de ce qui m'anime aujourd'hui en coaching :
apprendre à désapprendre à chaque instant, lâcher mes rigidités, oser dévoiler et utiliser mes zones ombragées, co-créer avec chaque client...
Voici un extrait de cet article.

31
DéC 07

L'instinct du coach

- N'hésitez pas à choisir la place qui vous va bien. Je reviens avec du thé...
La jeune femme semble hésiter un instant, comme si mon invitation suspendait un mouvement.
Elle me regarde, hésite encore, puis pose son manteau et s'installe dans le fauteuil près de la fenêtre :
- Instinctivement, ma place est plutôt là !

Angéla est coach et j'ai envie de faire écho à son premier mot : "Instinctivement" ; veut-elle parler ici de son intuition ?

17
DéC 07

Et quelle sera votre rémunération ?

A cette question inédite, à cet instant, je sens que quelque chose me dépasse dans cette rencontre.

Maela est arrivée il y a une trentaine de minutes, à 15 heures précises. Elle a la beauté des femmes des peintures de Gauguin, dans les îles de l'autre côté du monde… En entrant, ses premiers mots étaient :
- J'ai un problème avec le temps, mais aujourd'hui j'ai réussi à ne pas être en retard !
A cet instant, plutôt qu'observer comment Maela prend sa place, installer du creux dans la relation, je partage l'image qui surgit soudain :
- Peut-être que la femme qui voulait être en retard laisse la place à celle qui est présente maintenant.
- J'étais simplement impatiente de vous rencontrer !
Je comprendrai plus tard le sens de cette image étrange qui invite à moins de passé et plus de présent…