25
SEP 16

Aussi tabou que l'amour

"Les belles vitres font les belles lumières." Il m'avait écrit ça sur une carte de sa galerie d'art. Les lumières c'était celles d'un matin d'automne, avec le soleil dans les arbres et Notre-Dame juste en face. Il avait signé Frère Gilles parce qu'il était dominicain. Il n'avait aucun autre signe extérieur de son alliance avec Dieu et je l'ai imaginé un instant au beau milieu d'un monastère, en chasuble ou en robe de bure, avec ceinture de chanvre et sandales. Et peut-être avec quelques autres de sa confrérie. 

Moi, je venais de laver l'immense baie vitrée et les portes de verre de la galerie. Dedans-dehors, enfin dehors et puis dedans. 
Ce job d'un instant ça venait d'une agence chic à deux pas du Trocadéro qui proposait aux étudiants des missions genre coursier, homme de ménage ou chauffeur de maître pour des gens chics aussi. Ces gens-là me demandaient à nouveau et me recommandaient entre eux, alors je passais pas mal de temps comme ça, entre les cours en amphi et les TD à la fac, avec le sceau, la raclette ou l'aspirateur à la main.

Il y avait aussi le samedi soir dans des châteaux de famille pour les cousinades ou les mariages de jeunes filles avec chevalière et robe à smocks. Moi, j'étais dans les coulisses avec le champagne et les petits fours salés et puis sucrés.

14
SEP 16

C'est pas étanche

Avec mon projet d'autofiction, "Fais le beau, Attaque !", je croyais que je n'aurais plus besoin d'écrire sur le divan, enfin sur les séances avec ma psy (d'ailleurs, je ne sais toujours pas pourquoi j'ai ce besoin-là). Et l'autre soir, comme c'était la rentrée, forcément je l'ai revue et alors c'est comme si je faisais une rechute, là.

C'est dommage parce que je voulais continuer avec mes histoires plus actuelles, genre Ambiance manivelle à la Biocoop. Oui, ce matin-là de l'été quand j'ai fait un détour par le magasin bio, en Simca avec Eva, et que je suis tombé sur le camionneur fou.

Pourtant, écrire comme ça c'était une manière de commencer à laisser derrière moi mes années d'enfance avec toutes les histoires de dressage. Mais, il y a toujours des histoires de chien dans ma vie et puis l'inconscient qui pulse à tire larigot. Je ne suis pas maître en ma demeure.

26
AOU 16

Pensez à nous Roulez tout doux !

Sur l'établi de l'atelier de campagne et de l'été, Eva et moi on a aimé vous préparer un stage de "conduite de groupes". C'est pour faire alliance avec toutes les « passions dominantes » qui toujours se trament dans les coulisses de la vie d'un groupe : l'idéalisation ou l'attaque par exemple.

Bienvenus à vous alors, avec vos outils préférés pour animer, former ou créer, et tellement propices aussi à ces jeux-là. 

24
AOU 16

Je vais faire un détour

Ce matin-là, tu as choisi cette robe à fleurs qui est comme un tableau de Andy Warhol et qui, je ne sais pourquoi, me rend un peu fou à chaque fois. Et c'est pour ça que je n'ai rien voulu savoir du dessous de tout ça. Tu avais aussi un pull jaune tournesol, très court, qui en rajoutait à l'été. Et des sandales avec deux ou trois lanières de cuir. C'est vraiment trop ces lanières, je me suis dit.
Et puis on est allé au marché dans la vieille Simca.
Sur le chemin, j'essayais de regarder les champs de tournesols plutôt que le bout de tes pieds ou la ligne de tes jambes. Ou tout l'inverse peut-être. Oui, parce que sinon ça me donnait envie de te lécher (le bout des pieds, je veux dire).
– Je vais faire un détour, je t'ai dit.
– …
– Par le magasin bio, pour ajouter une gousse de vanille dans le rhum arrangé à la mangue.
Toi, tu n'as rien dit parce tu aimes tellement te laisser emmener et bercer comme ça dans cette 
vieille voiture. 

13
AOU 16

Pas de chevalière ni d'alliance

Là, j'aime continuer d'écrire au fil de mes souvenirs, de mon histoire,
et après "Fais le beau, Attaque !", les années d'enfance,
c'est comme une nouvelle partie qui se déplie : "Le pouvoir du temps passé"…

Bien avant de mener mon enquête, j'avais revu ma tante Marie-Thérèse. C'était à La Réunion, j'avais vingt-quatre ans et j'étais parti découvrir l'île natale de mes parents. Mais pas du tout pour un voyage d'études sur mon histoire familiale. Non, parce qu'à cette époque, j'avais quitté la maison à Médan et je ne faisais plus d'anthropologie familiale comme dans mon enfance mais des études de sciences éco. Et je commençais à vivre avec B. (Ici, pour l'instant, plutôt qu'un pseudo ou son prénom en entier, B je l'appelle B parce que même si tout ça c'est mon autofiction avec mes fantasmes, c'est quand même très réel et je ne sais pas toujours comment on fait avec le réel. Dans la vie ou dans les livres).

Donc c'est avec B que j'aimais commencer à construire une vie que je voulais idéale, enfin sans anicroches et donc bien à l'écart des histoires passées. Oui, parce que B avait eu une enfance pas très joyeuse je trouve (témoin, très jeune et toute proche, de la maladie au long cours et puis, à son adolescence, de la mort aussi). Mais elle préférait mettre un couvercle sur tout ça, ne pas en parler, pour vivre l'instant présent et aller de l'avant. Aller de l'avant, c'était plutôt mon envie à moi, et un peu comme une fuite au fond. Mais on n'avait alors aucune idée du pouvoir du temps passé. Sur le moment présent comme sur le futur.

06
AOU 16

Des psychanalystes en séance

La séance est ouverte… Rousseau, transfert, contre-transfert… Quand je vois passer ces mots-là l'autre jour sur mon fil Facebook, je clique sur le lien et c'est un article de Libé sur un nouvel ouvrage écrit par plein de psys. Chacun d'eux raconte un bout de séance ou d'une cure, en deux ou trois pages et avec un éclairage particulier, un concept à rebours des idées bien répandues : L'hypocondrie créative, La normopathie, L'anti-analysant,…

Ça se veut "à l'écart des modes et des polémiques" et c'est centré sur les déploiements contemporains de la psychanalyse. Et alors je me dis que j'aimerais bien le lire ce livre-là. Même si je ne lis pas trop les livres psys parce que pour l'instant je préfère les travaux pratiques à la théorie (oui, tout le travail d'enquête, d'archéologie intime sur le divan, enfin sur moi-même). Mais ce livre-là j'aime le commander à la librairie de la ville. Et quand il arrive quelques jours plus tard, je m'assois au bord de la fontaine, je le feuillette et c'est encore tout un régal qui s'annonce sur la table des matières : L'agonie primitive, La relation d'inconnu, La vivance, Les séparations imparfaites

Et alors sans attendre de tout lire (parce qu'il y a quand même cinquante-huit psys qui ont écrit), je partage là quelques extraits.
Oui, parce que c'est vraiment bien et ça parle tout autant de ce qui se passe derrière le divan (quand le psy patauge par exemple) que des patients qui fréquentent le divan 
aujourd'hui : les « états limites » bien plus « borderline » que les névrosés des temps fondateurs. Et avec ces patients-là « la logique du trauma, le recours à l'agir, la compulsion à répéter s'avèrent plus marqués que dans les cures de naguère, censément rythmées par les aventures de la parole et le principe de plaisir » (je crois bien que je suis un peu ou beaucoup comme ça et aussi de plus en plus aussi ceux que j'accompagne).

En partage quelques extraits donc.

01
AOU 16

Mais qui a commencé ?

Au fond, après mes années lycée, ce n'est pas du tout l'oubli qui m'a fait mettre à distance les femmes à la peau caramel et aux cheveux très noirs. Non, c'est plutôt la peur de ce genre de femmes qui pourtant m'attiraient beaucoup pendant mon adolescence. Parce que, quand je me suis lancé dans ma vie, j'avais encore dans la tête une légende familiale qui racontait que ma mère – probablement initiée et téléguidée par sa famille – , avait utilisé un philtre magique, ou plutôt maléfique, pour envoûter mon père et le détourner de sa vocation (même si devenir fonctionnaire de Dieu n'était sans doute pas sa vocation).
Enfin c'est la sœur de mon père, ma tante Marie-Thérèse, qui évoquait cette histoire-là quand elle venait déjeuner le dimanche avec l'oncle Paul, le cousin jésuite. Elle disait que c'était une rumeur qui s'était répandue comme une traînée de poudre quand mes parents ont dû quitter leur île natale avec ma sœur encore bébé. Mais en racontant ça, ma tante aussi entretenait la légende, comme si elle y croyait dur comme fer. Ou peut-être qu'elle voulait démêler le vrai du faux ou bien, mine de rien, qu'elle avait pas digéré le fait que mes parents ont donné à ma sœur le prénom de Marie-Thérèse
 – comme elle donc – , alors que cet enfant-là était né du péché et d'un scandale.

20
JUI 16

Couleur caramel

Quand j'ai dit que je n'étais pas doué pour le latin ce n'est pas tout à fait ça. Oui, plutôt qu'à la messe ou dans les pages roses du Larousse, c'est avec mon père, au contact, que j'aurais préféré apprendre cette langue-là. Mais il ne parlait pas beaucoup avec nous mon père. Plus tard, comme sa passion c'était de bricoler – créer des verrières et des volières, souder à l'arc, installer l'électricité –, c'est dans son atelier que j'ai trouvé une manière de parler un peu avec lui et autour de mes bricolages (réparer mon vélo, régler la tondeuse à gazon de la voisine, débrider ma mobylette, etc). Et j'ai réalisé, il y a peu de temps, que j'ai aussi appelé "atelier" le lieu où j'accompagne (un lieu pour parler un peu la langue de l'inconscient).

16
JUI 16

Sur le fil du transfert

Si on en est là, maintenant, c'est avec votre besoin de tisser le fil, de ne pas couper court ! Oui, vous n'avez pas voulu changer de superviseur même si, le travail à peine engagé, le programme prévoyait de zapper. Alors moi j'ai bien aimé faire en sorte que ce soit possible ainsi. Parce que c'est essentiel d'accompagner sur un fil, sur un fil de séances, sur le fil de l'inconscient avec tout ce qui pulse et se manque, ce qui se désire et se répète. Et alors c'est avec ça que l'on va continuer cet après-midi, cette faculté originelle de faire des liens entre soi et l'autre, entre le passé et le présent, entre les frontières, entre tout et son contraire, etc. Oui, parce que nous sommes des êtres de lien, au-dedans de soi (notre représentation du "réel", notre imaginaire...) et au-dehors : nos relations, familiales, amoureuses, amicales, de travail. Et vouloir accompagner c'est vouloir faire du lien son métier. []

Deuxième séance de supervision, l'autre mardi, à l'université de Paris-Dauphine et c'est ainsi, sur le fil, que j'ai choisi d'accompagner. 

07
JUI 16

Amandus Legis Armandus

J'ai évoqué ce surnom de "Théologien" que, dans mon enfance, j'ai reçu de l'Oncle Paul, le cousin jésuite qui venait parfois déjeuner avec nous le dimanche. Et même si à l'époque je ne savais pas trop ce qu'était la théologie, même si pour mon petit frère le surnom "Donald Duck" était un projet plus divertissant, moi j'aimais bien mon étiquette parce que ça m'évoquait quelque chose de religieux. Et c'était alors une manière de me sentir proche de mon père, de son histoire mystérieuse et secrète de sa vie d'avant. Certes, c'était comme une appartenance prescrite, reçue d'un autre homme d'église, avec un air de répétition alors, mais sans obligation ni privation, sans liturgie ni voeu de chasteté.

Et pour tisser davantage cet héritage-là, comme mon père parlait souvent le latin, j'aimais beaucoup plonger et me perdre au beau milieu du Petit Larousse, dans les pages roses, entre les noms communs et les noms propres, là où il y a plein de citations et d'expressions latines. Et j'avais très envie d'apprendre cette langue-là, différente de ma langue maternelle. Et c'est pour ça que plus tard, même si je n'étais pas doué pour les langues mortes ou étrangères, j'ai choisi de faire du latin à l'école.
Il y avait aussi une devise en latin sur le blason familial : Amandus Legis Armandus. Ça veut dire "Armand ne peut vivre que pour l'Amour". Armand c'est une partie de mon nom de famille.

Mais derrière tout ça, derrière l'invitation à l'amour, derrière la théologie et l'enfant programmé pour être sage, c'était compliqué pour moi parce que je sentais aussi tout le contraire souvent. À la fois autour de moi et au fond de moi. Oui, mon goût pour le désordre et le combat était bien présent déjà. Et je me souviens d'un épisode cruel dont j'ai été l'artisan et que j'ai toujours gardé secret alors. 

29
JUN 16

Rétromaniac

J'ai raconté comment, lors d'un été presque meurtrier, j'ai pris Eva pour cible de ma rage infantile et puis j'ai transformé tout ça en fantasmes de torture japonaise à son endroit, enfin à son encontre. Et ça sans trop de coups ni de cris.

Mais ça n'a pas toujours été aussi clair. Je veux dire que je ne savais pas trop fantasmer avant. Et je ne rêvais pas non plus. Ça, c'était avant de m'allonger sur le divan. Et même si je faisais beaucoup de yoga avant, souvent allongé aussi, ça restait plutôt silencieux et ça pasteurisait toutes mes pulsions. Alors que c'est essentiel de se laisser fantasmer au fil du jour, et de rêver la nuit, parce que sinon plein d'histoires enragées reviennent du passé et bondissent dans le présent sans crier gare. Et alors peut-être que si on interdisait le yoga, il y aurait beaucoup moins de passages à l'acte violents. 

Oui, parce que moi je me souviens d'un temps où ça fusait plein pot en direct de mon inconscient et ça s'accrochait aux histoires d'Eva, avec plein de réactions en chaîne. Et la vie semblait ne tenir qu'à un fil alors.
Oui, je me souviens d'un soir comme ça, juste avant une grève surprise.

 

23
JUN 16

La fabrique des nouages

C'était la dernière séance pour la supervision l'autre soir à Paris 2. Et la fin de tous les cours aussi.
Mais, c'est artificiel ce genre de fin, je trouve. C'est comme en coaching, faut pas être dupe. Oui, parce que c'est couru d'avance ; mais selon quel programme alors ? Parce que dans notre programme d'origine, on ne connait ni le jour ni l'heure de la fin.
Et puis il n'y a pas vraiment de programme pour l'inconscient, sauf nos pulsions, nos répétitions, nos actes manqués, nos défenses… Et tout ça se tricote et se condense dans nos relations. Et dans les jeux de transfert aussi.

Alors j'ai proposé de dénouer ça ensemble. Enfin un peu et avec ceux où, au fil des séances, quelque chose s'est tissé ou accroché, instantanément ou mine de rien, dans un cadre posé ou au dépoté, d'un côté ou de l'autre.
Comme une fabrique des nouages, des merveilleux nouages…

21
JUN 16

Les oiseaux se cachent pour mourir

Après les matchs de catch, j'ai continué mes recherches sur l'histoire de mes parents en aimant regarder ce qu'ils aimaient regarder à la télé. Et ce qu'ils préféraient tous les deux c'était finalement beaucoup plus romantique que les bagarres sur le ring. Oui, c'était une série qui s'appelait "Les oiseaux se cachent pour mourir".
Et quand c'était le soir de cette série-là, ma mère devenait un peu bizarre. Elle s'agitait pas mal pendant le dîner et elle essayait de nous envoyer au lit plus tôt que d'habitude, comme si c'était très secret ou interdit aux enfants. Pourtant, comme pour le catch, il n'y avait pas de carré blanc sur l'écran.