10
MAI 19

Avant qu'il ne soit trop tard

Ce jour-là, toi et moi, on se croisait dans le jardin plus ou moins au hasard. Toi, avec dans les mains des branches de rosier coupées au sécateur ou bien des touffes d'orties arrachées ici et là. Avec des gants alors. Et moi, avec la tronçonneuse, le merlin ou la brouette. À un moment, tu t'es posée pour un goûter : un café au lait et une madeleine espagnole. 

25
AVR 19

Je ne sais pas si tu penses à toi

– Tu sais, quand t'arrêteras d'y aller en vélo chez ta psy, alors t'auras fini ton analyse.
Je ne sais pas pourquoi tu me dis ça soudain. Juste avant tu me parlais de tout autre chose, je ne sais plus trop et je reste songeur. Tu fais souvent des liens bizarres entre les choses, alors les gens imaginent que t'es un peu chaman mais, là, tu penses sans doute que c'est dangereux pour moi tout ça.

Pas forcément ma psy ni le divan mais le vélib. C'est vrai, c'est risqué. En plus, dans mes rêves, j'ai souvent des accidents de la route. Tout seul ou avec quelqu'un d'autre, en deux-roues ou en voiture. Ça me réveille soudain et je ne comprends pas quel peut être mon désir caché ici. 

14
MAR 19

Les choses qui s'entrechoquent ou se frôlent

Depuis quelques semaines, je casse la vaisselle. Oui, un verre à pied ou à mojito, la cloche à fromages, une tasse à thé… Visiblement, c'est parce que je fais plein de gestes maladroits. De plus en plus souvent. Surtout quand je fais la vaisselle. Bien sûr, il y a cette histoire de l'enfance, au petit matin, petit-déjeuner – lait au chocolat, pain beurré et encore des traces de rêve dans la tête sans doute. « Fais attention, tu vas renverser ton bol ! » me disait ma mère. Ça me stressait, c'était comme une prophétie auto-réalisante et donc, zouuu, patatras, la tasse toupillait et voleplanait jusqu'au sol. En mille morceaux. Mais c'est pas forcément ça, là. Non, c'est pas si simple.

– Tu as remarqué que c'est toujours des choses qui vont de pair ? me dit Eva.

C'est elle qui a acheté ces objets-là, des « coups de cœur » comme on dit, alors forcément elle s'agace et je peux comprendre. Ça me dépite moi aussi. Mais, non, je n'avais pas encore remarqué. Et, oui, c'est vrai, je brise ce qui va ensemble. Sauf la cloche à fromages, il n'y en avait pas deux comme ça. Alors j'essaie de racheter chaque pièce brisée, comme pour me racheter peut-être, mais c'est compliqué de retrouver l'origine des choses. Et donc tout devient dépareillé dans la cuisine.

– C'est parce que tu veux encore séparer ou casser le couple, ajoute Eva.
 

13
FéV 19

La nuit tous les chats sont gris

J'étais dans un motel et il y avait un chat gris l'autre nuit, dans mon rêve. C'était un très gros chat. Il y avait aussi beaucoup d'autres choses, mais sans savoir encore pourquoi, c'est surtout ce chat-là, je me suis dit, dont il faudrait que je me souvienne, le soir, sur le divan.
C'était plutôt une chatte d'ailleurs. Oui, une femelle parce qu'avec son gros ventre je voyais bien qu'elle était enceinte. Donc je raconte ce morceau-là du rêve à ma psy et elle me demande à quoi ça m'a fait penser. Au chat gris à la campagne, je lui réponds, parce que j'y avais repensé dans la journée. Ce chat-là je l'appelle « Jackson le gris ». Pour Eva c'est plutôt « Gris Gris » mais moi, tous les greffiers étrangers, je les appelle Jackson et puis j'ajoute la couleur de leur pelage pour les différencier. Même Héros, qui est le chat persan d'Eva, je l'appelle « Jackson le roux ».
Bref. On avait fini par adopter ce chat gris, et lui aussi nous avait adopté. Il aimait passer la chatière, dans un sens comme dans l'autre, et dormir dans la cuisine. Mais il était mal en point ces derniers temps. Il pleurait beaucoup, du nez, des yeux. Et puis un jour de l'automne, et tous les jours d'après, je ne l'ai pas revu. Il est mort, il avait le coryza, m'a dit la femme d'à-côté, qui se dit « happycultrice » et qui s'en occupait aussi. C'était un mâle donc, pas une femelle comme dans mon rêve.

Oui, ça cache sans doute autre chose, dit ma psy. Surtout que vous avez dit « enceinte », elle ajoute, alors que c'est rare de dire ça d'un animal. Là, elle avance à pas de velours ma psy, on dirait. Elle a peut-être son idée.

12
NOV 18

Love-linge

Là, tu viens encore d'avoir un trouble psychogène de la vision. Oui, comme un lapsus mais avec les yeux. Parce qu'il n'y avait plus rien dans le frigo, t'allais partir en vacances, alors t'as voulu couper le compteur, la wi-fi, le ballon d'eau chaude et tout le reste d'un coup. Et tu sais pas trop pourquoi mais t'as regardé un instant le tableau des fusibles avec tous les pictogrammes et des étiquettes et t'as vu écrit « LOVE-LINGE ». C'était pour le fusible de la machine à laver. Lave-linge ou love machine, tu mélanges tout, l'anglais et ta langue maternelle, c'est toi qui disjonctes, tu t'es dit.

T'as essayé de voir autre chose mais impossible. Alors t'as fermé la porte, t'es parti en vacances et puis, sur le chemin, tu t'es laissé aller aux associations libres. Comme pour un rêve ou un acte manqué quand tu veux en retrouver le sens caché.

20
OCT 18

Tout à l'envers ?

À un moment, il a parlé d'indiens qui font tout à l'envers, qui mettent le haut en bas, les choses sens dessus dessous. Les "Heyokas" il a dit et puis il a donné des exemples : ils scrutent l'horizon en tournant le dos et en regardant le sol ; s'il y a une porte ils passent par la fenêtre ; ils se lavent avec de la terre et se sèchent avec de l'eau, etc.
Tiens, l'inconscient marche aussi comme ça, j'ai pensé. Et lui voulait peut-être faire des choses à l'envers, ici ou ailleurs. 

12
SEP 18

Dépôt de plainte

« Alors ces rêves-là sont ratés. » C'est la femme au divan, enfin ma psy, qui m'a dit ça l'autre jour. C'était au retour des vacances. Mais je n'ai pas aimé parce que je n'aime pas trop rater les choses. Même si je sais bien qu'on ne contrôle rien avec l'inconscient. Surtout la nuit. Ma psy me disait ça parce que je débarquais sur son divan comme pour déposer une plainte. Oui, mes rêves me réveillent. Brutalement toujours. C'est d'ailleurs pour ça que je m'en souviens. Mais je ne vois pas comment faire autrement. Alors, après ça, j'ai du mal à me rendormir.

04
JUI 18

C'est pas remboursé

Ça faisait longtemps que je n'avais pas passé d'examen. Pas des examens médicaux parce que, pour ça, je m'invente régulièrement des maladies imaginaires. Bref. Il y a quinze jours, il y avait l'examen à la fac pour le D.U Psychanalyse Freudienne. Et, après l'épreuve, je me suis fait mon cinéma : doute, rêves d'échec, peur d'avoir trop fait mon malin... Oui, parce que pendant l'examen j'avais pris un angle qui n'était pas banal. Et j'en parle sur ma chaîne Mammifère & Digital : C'est pas remboursé par la sécu.

13
MAI 18

Le plan de Dieu

Bien rangés, deux par deux, on ne les regarde pas trop ces fromages-là quand ils sont bien frais. « Sein de nounou » ça s'appelle, parce qu'ils ont vraiment la forme d'un sein et un petit téton. Mais, là, je ne sais plus qui a commencé, toi et moi on a eu très envie de celui qui était au bout du comptoir, un peu à l'écart, dans la clayette de sapin là où Sarah et Damien les fromagers posent les « déclassés ». Un peu trop faits au goût des gens. 

03
MAI 18

La fille qui faisait des vidéos

On se balade sur le chemin des chèvres à cet instant où le soleil se couche et où les gens ont souvent des angoisses crépusculaires. Et puis tu me racontes que t'as regardé la vidéo d'une fille qui fait des vidéos sur LinkedIn. Elle est coach ou magicienne, clown ou marionnettiste, tu ne sais plus trop. D'habitude, tu passes ton chemin mais, là, sa vidéo t'a bien accrochée parce qu'elle commençait par parler d'un homme qui accoste une fille dans un bar.

– J'ai envie de coucher avec vous, disait le gars à la fille. 

19
AVR 18

Un peu comme dans un rêve

Des fois, je suis préoccupé. Alors, tout d'un coup, il paraît que je change de tête. Oui, je rumine, j'essaie de résoudre une énigme qui soudain prend beaucoup d'importance pour moi. Et toi, à ce moment-là, tu ne peux imaginer ce que je pense, et je vois bien que ça t'inquiète ou te déroute. Alors tu changes aussi de tête. C'est vrai que tu ne t'enfermes jamais dans ton monde. Non, tu me parles en continu de ce qui te préoccupe. Et aussi de ce que tu aimes.
Et, là, tu commences à t'énerver, tu me dis que c'est comme si j'avais des « personnalités multiples ». Des fois, tu poses un diagnostic psychopathologique sévère comme ça, mais il est très controversé ce trouble. 

12
AVR 18

Aux cow-boys et aux indiens

J'avais ma colonne vertébrale coupée en plein milieu. Je ne sais plus comment j'en étais arrivé là mais il me manquait cinq ou six vertèbres. J'étais allongé, allongé sur un divan, comme ici, et donc ça pouvait un peu tenir par les côtés, par ma cage thoracique. Mais je ne pense pas qu'on puisse vivre longtemps comme ça, sans moelle épinière.
Ça c'est un morceau du rêve que j'ai fait ce week-end et que j'avais besoin de raconter sur le divan. Le rêve continuait, parce que maintenant mes rêves sont en plusieurs épisodes, comme des feuilletons. J'avais donc prévenu ma psy et c'est peut-être pour ça qu'elle m'a coupé un instant, pour pointer un détail : « Cinq ou six », elle a dit, avec ou sans point d'interrogation. Difficile de savoir avec elle. De toutes façons, j'essaie de me défaire de ce qu'elle appelle mes « perceptions ». Oui, tout ce à quoi je m'accroche et qui est à l'extérieur de moi. Comme pour m'adapter à l'autre et m'éviter alors.

04
AVR 18

A l'abri des regards indiscrets

Hier, la gardienne était devant l'entrée de l'immeuble et moi quelques pas derrière. Elle ne se doutait pas que j'arrivais, sinon j'aurais sans doute fait un truc élégant, genre lui tenir la lourde porte de fer et de verre.
Peut-être aussi que je voulais un peu me cacher mine de rien. Oui, parce que la semaine dernière c'était presque la même scène mais avec sa mère. Cette femme-là fumait sur le trottoir et, quand elle est entrée, j'ai cru la voir composer un code bizarre qui ouvrait quand même la porte cochère. Comme si elle avait craqué le code.