17
JAN 18

Un homme ou une femme ?

L'autre matin, à l'entrée de la forêt domaniale de Soucy et Voisines, là où je prends le sentier sauvage pour aller courir, il y avait sur la terre deux gros morceaux de viande. Ils étaient bien découpés, en carré, comme sur l'étale du boucher. Je m'attendais à voir plein de sang autour – je ne sais pas trop pourquoi j'ai eu cette pensée-là –, mais ça ne saignait pas du tout. C'était un peu comme des rillons de Touraine mais, là, c'était tout cru mais pas saignant donc. A cause du froid peut-être. Inquiet, j'ai regardé par derrière, à droite, à gauche, et j'ai aperçu sur le talus, un autre morceau de viande beaucoup plus gros avec un os. Pas de sang non plus. C'était comme un jeu de piste. Alors pour en savoir plus, mais de plus en plus inquiet, j'ai grimpé sur le bord du chemin, ça dérapait parce qu'il pleuvait depuis des jours et des nuits, j'ai glissé dans la gadoue, je me suis accroché aux branches et, de l'autre côté du talus, il y avait une carcasse découpée, exactement comme celles que le boucher suspend à des crochets dans sa chambre froide.

20
DéC 17

Des explosifs dans le sac

Quand je suis entré chez ma psy par la porte, l'autre soir, j'avais mon sac de voyage et je pensais qu'elle le connaissait bien ce sac-là (en cuir souple, plutôt vintage et sans les roulettes à la mode), parce que je viens toujours avec quand je vais de la campagne à Paris et puis retour, mais ce soir-là elle l'a regardé bizarrement, et même de travers, oui, comme si je transportais plein d'explosifs dedans (un peu comme les gens dans les trains quand ils déposent leur valise ici ou là, et qu'ils se regardent par en-dessous parce qu'ils ont peur les uns des autres et qu'il faut être « Attentifs Ensemble »), même si maintenant je sais bien que je projette toute une part de mon monde intérieur sur ma psy alors que bien sûr elle ne peut pas savoir ce qu'il y a dans mon sac et qu'elle doit penser à mille autres choses ou même à rien quand j'arrive.

28
NOV 17

Aimer fréquenter son inconscient

Il accompagnait cette femme-là depuis un moment déjà et puis, un beau matin, juste avant la séance elle a trébuché dans l'escalier. « Rien de grave, mais ça aurait pu être beaucoup plus grave. », elle lui a écrit par texto. Et alors elle n'est pas venue. La séance d'après, elle a eu une rage de dents, toute la nuit. Et donc elle n'est pas venue non plus. « Je reviendrai dès que les choses rentreront dans l'ordre. » elle lui a écrit. Oui, les gens font ça des fois, ils imaginent que les choses vont rentrer dans l'ordre et donc ils attendent. 

19
OCT 17

Du barbelé dans le verger

Une femme me plante un couteau dans le bras gauche. Ça le transperce mais ça ne me fait pas du tout mal. Et ça ne saigne pas. Je me réveille en sursaut. Je crois bien que la femme m'a fait ça parce que j'ai voulu la pousser à bout. Comme s'il fallait une raison à tout ça.
– Pourquoi le bras gauche ?
D'habitude ma psy me laisse patauger juste après le récit de mon rêve – un peu comme on fait au réveil d'ailleurs –, mais aujourd'hui, à peine ai-je fini et elle me questionne. C'est vrai que j'ai précisé que c'était mon bras gauche, là, mais je ne vois pas du tout pourquoi. Pas encore. Et puis, ce qui semble s'imposer dans un rêve c'est souvent pour détourner l'attention et cacher tout autre chose alors. Comme le ferait un couple de magiciens quand la femme montre une colombe dans une cage, en remuant plus ou moins ses fesses d'ailleurs, et pendant ce temps-là le type prépare son coup.
– Vous n'êtes pas gaucher pourtant ?
Ma psy insiste. Non, bien sûr ! Mais comment elle peut savoir ça, je n'ai jamais écrit sur le divan, enfin pas devant elle. Moi je me dis que la femme qui me plante le couteau c'est peut-être moi-même puisque j'ai bien compris maintenant que je suis aussi l'instigateur de mes rêves. Oui, ce serait plus pratique de me faire ça avec ma main droite. Mais je n'ai pas d'envie de suicide, enfin pas consciemment.
Derrière moi, ma psy semble s'entêter, elle dit que ça lui évoque le cœur parce que le cœur est à gauche. 

15
OCT 17

Mélange des genres

– Tu sais, j'ai un fantasme avec toi.

Là, tu t'apprêtais à faire tomber ton peignoir sur le chemin vers la baignoire, mais quand je te dis ça, forcément, tu t'arrêtes net. Et tu me regardes intriguée. Et un peu inquiète quand même.
Bien sûr, tu ne sais encore rien de ce fantasme-là mais ça fait plusieurs jours que je pense à ça et j'aime choisir ce moment, pile poil quand je te croise, avec dans mes mains les trois ou quatre tee-shirts de l'été que j'allais ranger au fond du placard parce que l'automne arrive. Et c'est fou, ni toi ni moi n'avons prémédité cet instant-là, enfin pas consciemment, mais tout est là soudain pour que les choses se fassent.

– Et c'est quoi ton fantasme ? tu me demandes.

06
SEP 17

Un dîner de coachs

Tu regardes l'écran noir de ton mobile, et tu me dis que c'est bizarre, ça fait un bon moment que tu as envoyé un sms à ta psy mais, là, elle n'a toujours pas répondu. C'est pour confirmer ta séance de rentrée, jeudi prochain.
Si tu l'as écrit ce matin ton texto, moi je me dis que pour l'instant ce n'est pas très inquiétant. Par contre ce qui est bizarre c'est que tu n'as jamais fais ça avec elle pour la rentrée (enfin, je crois). Mais je te laisse parler parce que c'est un sujet sensible ta psy.
– Peut-être qu'elle est morte pendant les vacances, tu lances.
Oulala ! Quelle drôle d'idée tu as là. 

28
JUN 17

Un acte manqué presque réussi

– Avec toute cette chaleur, j'hésite ! je lui dis en même temps que je m'allonge sur son divan. Oui, il fait tellement chaud, mais je ne sais pas si ça se fait ici ?
Et elle, forcément, comme elle ne sait pas où je veux en venir, elle me laisse dire. Avant, je voulais toujours qu'elle interagisse avec moi, mais elle n'a jamais vraiment répondu à ça. Et, au fil des séances, j'ai découvert que son silence me permet de trouver à quelle place je la mets quand je dis ce que je dis. C'est une question qu'elle me pose encore quand je m'enferme dans une boucle avec elle, – enfin sans elle puisqu'elle me laisse à mes jeux préférés –, la plainte, la bagarre ou la manigance. Parce que la place que je veux lui donner, et la place que je prends ainsi, mine de rien, c'est aussi la répétition d'une interaction ancienne, plutôt figée et qui finit par me coincer aujourd'hui. C'est ça aussi le transfert.
Et là, ce soir, c'est comme si je lui demandais une permission avec, en même temps, la crainte d'un autre temps qu'elle me dise non ! Alors je finis par lui dire ce que je n'ose pas encore lui dire.

15
JUN 17

Ce qui ne m'a pas tué hier

– Oulala ! Ça sent super fort chez vous aujourd'hui !, me dit le chasseur de souris quand je lui ouvre la porte ce matin.
Je trouve sa remarque déplacée, intrusive, mais comme il passe ici
tous les quinze jours, au petit matin, pour poser ses appâts et ses pierres à venin, forcément, il connaît bien les coulisses et tous les recoins. Alors il se croit peut-être en intimité.
– Oui, je lui réponds, l'eau d'ici est calcaire et mon fer à vapeur crache des cailloux et fait plein de taches jaunes sur mes chemises de lin ou de popeline.
– Ah oui ? il me dit avec un air un peu inquiet.
– J'essaie de le vidanger avec des sels d'acide citrique et puis aussi du vinaigre d'alcool mais c'est pire.
– Et votre prochain patient, il arrive à quelle heure ? il me demande encore plus intrusif je trouve. 

19
MAI 17

Les antécédents familiaux

"Et pourquoi tu ne prends pas un amant ?" C'est sa mère qui lui a proposé ça l'autre jour. Elle raconte ça à sa copine tout à côté d'elle, en terrasse. L'une blonde, l'autre brune, plutôt chics en apparence, elles se partagent une planche mixte, cochonnailles et fromages, et un pochon de rouge. Et moi je suis à deux tables de là, Grimbergen et cacahuètes.

J'aime bien me poser là, des fois, pour écrire. C'est juste derrière l'UNESCO et c'est calme d'habitude. Et là, j'ai envie d'écrire sur un moment un peu fou, l'autre soir, avec ma psy quand j'avais un couteau dans ma musette. J'ai pourtant décidé de ne plus écrire sur mes séances parce que je sens bien que ça interfère avec l'analyse. Enfin c'est une forme de répétition, je rejoue l'enfant qui fait son malin, qui veut se donner à voir, par l'écriture. Et puis, comme je lâche un peu les défenses, ça paraît de plus en plus fou mes séances. Ma psy m'a demandé si j'espérais être compris en publiant mes histoires comme ça, sur mon blog. Et ça m'a un peu calmé sa question parce que, non, évidemment c'est incompréhensible tout ça.

Mais j'ai aussi arrêté mon autofiction – Fais le beau, Attaque ! , parce que ce n'est pas du tout une fiction finalement et c'est attaquant, très blessant, pour ceux qui sont dans mon histoire. Mais l'écriture est une drogue pour moi et l'histoire de l'autre soir ce n'était pas vraiment pendant la séance, non c'était juste devant sa porte, alors ce n'est pas trop gênant, je pense. 

28
FéV 17

Et si par malheur on tombait sur le bonheur

À quoi tu penses ? Je pense au trou dans la mare qu'il faut vraiment que je bouche à présent. Il y avait le héron dedans ce matin et maintenant je ne vois plus la carpe koï ni aucun poisson rouge. Peut-être que ceux qui restent se cachent pour ne pas mourir. Et pourtant, j'ai bien vu le niveau de l'eau baisser au fil des premiers beaux jours, mais c'est comme si je cherchais ce que pourtant je redoute en ce moment. La perte, la disparition, la catastrophe… Dans la mare comme ailleurs.

Et ça n'a rien à voir a priori mais je pense aussi à cette femme qui m'a interpellé, l'autre soir, boulevard des Batignolles. C'était entre chien et loup et c'était le foutoir sur tout le boulevard. Je marchais, plongé dans mes pensées – je me demandais si le lambrusco avait toujours des bulles, je venais de perdre mon écharpe, etc –, et elle sortait soudain et à angle droit du Franprix.
D'habitude je me méfie des autres, mais là elle m'a appelé par mon prénom alors, forcément, je me suis arrêté. Parce que le prénom c'est comme un mot de passe, intime, originel.

24
MAR 16

Trop rangé

Quand j'arrive chez ma psy, je pose toujours mon manteau par terre. Oui, à même le sol, comme ça au pied de son divan.

Et j'ai toujours fait ça parce qu'il n'y a pas de porte-manteau et alors je ne vois pas trop comment faire autrement. Et j'imagine que les autres font ça aussi (j'ai quand même un doute parce que ça fait vraiment bordélique). Mais de là où elle est, je crois pas que ma psy voit tout ce bordel. Même si, au moment où je me déshabille, elle est déjà assise et forcément elle me voit faire.

Me déshabiller, le bordel, et tout ça devant elle, ça paraît un peu connoté, ambigu tout ça, et je fais comme ça aussi quand je vais dormir, j'aime bien laisser tout traîner par terre, mais là c'est pas ça. Non, ça a plutôt à voir avec ma manière de faire quand j'étais enfant. Oui, mes frères et moi quand on était petits, on avait une chambre au dernier étage mais c'est comme s'il ne fallait pas nous habiller et nous déshabiller trop loin de la cuisine. C'était un peu le QG, la cuisine, le centre des opérations et il fallait rester à portée d'œil (je crois qu'on dit plutôt "à portée de vue").

07
FéV 16

T'es jeté

– Blacklisté ! Moi aussi maintenant je suis blacklisté.

Des fois, tu te mets à parler anglais sur le divan. Enfin tu places un mot ou une expression comme ça, dans une phrase, pour parler de toi : game over, buggé, short-cut, et cætera… (enfin pas et cætera, ça c'est du latin et c'est ton père qui parlait latin des fois). Et tu ne comprends pas pourquoi tu fais ça parce que t'es vraiment nul en anglais et c'est pas ta langue maternelle. Et ça te rappelle un peu tes années dans le conseil, avec plein de gimmicks et d'anglicismes, pour faire genre.
Blacklisté ! Tu répètes ce mot qui t'es venu et tu demandes à ta psy pourquoi tu fais ça des fois !? Tu sais bien qu'elle répond pas à ça parce qu'elle peut vraiment pas savoir pour toi. Mais là, t'insistes un instant juste pour qu'elle t'aide à trouver peut-être.

– Hein, mais pourquoi je fais ça des fois ? 

29
JAN 16

Le voleur n'existe pas

"Et maintenant, vous allez signer que le voleur n'existe pas."
Elle rigole ma psy quand elle m'entend dire ça. Là, je lui raconte un bout de l'histoire du Vélib' que l'autre jour j'avais attaché devant le Carrefour Market, boulevard Rochechouard, mais qu'un malfrat a volé en moins de deux minutes, le temps de faire une course. 

Je lui raconte ça pas pour la faire rigoler ni pour me plaindre (ça c'est déjà fait) mais parce que, sur le moment et puis après, j'ai fait genre "C'est pas grave" mais soudain c'est revenu sur le divan parce que dans mon histoire il y a pas mal d'histoires de toutes les couleurs ou tordues, insolubles ou absurdes et comme des énigmes (des histoires autour de l'argent, avec de la violence, et puis des liens importants et normalement affectueux, je trouve, mais coupés à jamais…).

"Et c'est difficile de trouver un peu d'ordre dans tout ça ?!", me dit ma psy. Oui, et donc je lui raconte qu'il me fallait porter plainte à la police comme m'avait dit la femme du call center, parce que sinon ça me coûterait la peau des fesses et je pourrais plus faire de Vélib' (je crois que je fais près de 1500 kilomètres par an pour aller sur le divan et retour).