08
JUI 15

Les yeux plus gros que le ventre

En coin ou de biais, par en dessous et de travers C'est ainsi que jusqu'alors j'aimais ajouter à mon regard plein de mots et de manières. Et je croyais que ce regard-là c'était pour veiller au grain, parer au pire, autour de moi et depuis toujours. Regard en coin ou de travers. 
Une manière de vivre aussi. Toujours en alerte, au fond. 

29
JUN 15

C'est sale ?

 Ça m'a fait vraiment bizarre de vous serrer la main, là, en entrant, je lui dis. 

Je lui dis ça à peine allongé alors que d'habitude je me torture pour savoir comment commencer. Et je continue :

 Je sais bien que c'est un rituel social, mais ce soir soudain c'est très bizarre pour moi. Je crois que certains psys ne font pas ça : ils ne touchent jamais leurs patients. Et c'est peut-être à cause de ce côté bizarre au fond.

 Et moi, je sers la main, elle dit.

Elle me dit ça du tac au tac comme pour enfoncer le clou ou peut-être qu'elle se sent attaquée dans sa manière de faire là. Mais je ne cherche vraiment plus la bagarre avec elle à présent. Ou alors c'est de plus en plus inconscient ! 

Et je continue :

17
JUN 15

Libres accordages

–  Là où il y a Pégase et des lions d'or ou de pierre, je t'ai proposé.

–  C'est le pont Alexandre III, tu m'as dit.

Rive gauche ou rive droite, sur le dessus ou le dessous, on s'est retrouvé au beau milieu de ce pont-là, sans trop de textos ni de soucis.

Il faisait très chaud ce soir-là et c'était noir de monde sur les quais, devant le Rosa Bonheur et jusqu'à la Concorde. Tous les hipsters et les touristes, tous les ados et même les geeks étaient agglutinés sur les berges de béton comme pour se tenir encore plus chaud. Et comme sur la côte d'azur alors. C'est vraiment bizarre ce besoin de grégarité.

04
JUN 15

Qu'est-ce que ça cache ?

– Peut-être que vous cherchez au contraire à m'obscurcir avec tout ça ?

Avant, je croyais qu'elle posait un point d'exclamation à la fin d'une question comme ça ; comme pour me chercher, pour m'agacer. Mais maintenant j'ai compris que c'est moi qui viens la chercher et que c'est une vieille histoire ça. C'est ça, je crois, la "névrose de transfert" : répèter une manière intime, et rigide au fond, d'être en lien. Et le divan ça me va bien pour découvrir ça, parce que je ne la vois pas, parce qu'il n'y a pas trop de parasites alors. C'est comme si je chinais en enfance.

Et elle, même si ça ne se voit pas sur le divan, elle met simplement un point d'interrogation à la fin de sa question. Et cette envie que j'ai peut-être de l'embrouiller, de l'obscurcir, elle me dit ça une fois que j'ai fini de déballer tout mon bordel, toutes mes histoires du moment et toute la confusion qui va avec, et qu'alors je lui demande :

– Vous y voyez sans doute clair, vous, dans tout ce bordel ?!

24
MAI 15

Je t'ouvre ma maison

Pour retourner là-bas, en ces jardins dont tu as encore peur hélas d'être chassée, tu as aimé enfiler une robe de soie et de la couleur du sang après la vie. Avec une ceinture nouée nonchalamment dans le dos. Comme une invitation à te prendre, là, par la taille.
J'ai deviné que par-dessous, pour couvrir tes fesses et ta mangue, rien. 
Parce que c'est le week end, as-tu murmuré. Comme une évidence.
Et pourtant il faisait tellement frais au dehors. J'ai hésité à glisser ma main dans le creux de tes jambes, tout doucement, et ne serait-ce qu'un instant. J'ai hésité parce que ça te chamboule alors et au dedans. Et puis, après, ça risque de se terminer en expédition sous-marine, dis-tu.

On est parti dans ton auto-tamponneuse à moteur thermique.
J'ai aimé t'envisager et puis me perdre du côté passager de ton visage. On a traversé des terres enfin inhabitées. Et tu me racontais des histoires tristes de l'enfance. Tu avais oublié de brancher la clim pour aérer.

Une fois arrivés là, au beau milieu des champs de blé et de colza, à la lisière de la forêt, tu as préparé des pâtes fraîches avec de la coriandre à fleur de pot. On a déjeuné sous les nuages, devant la mare et les premiers nénuphars.
Les grenouilles faisaient l'amour et chantaient 
Vagabond ways de Marianne Faithfull. Les deux poules ont dansé un instant autour de nous. Un peu comme dans les booms, quand la lumière hache le mouvement, as-tu remarqué.

La pluie est venue tout doucement.
Et toi, tu es partie te glisser entre les draps, dans le lit sous le toit.
Viens, je t'ouvre ma maison, as-tu murmuré.

***

20
MAI 15

Par surprise

Juste avant de m'allonger, j'observe un instant la prise électrique, là, bien intégrée dans la plinthe tout à côté du divan. Mais elle est déjà utilisée cette prise-là, je me dis. Et puis je ne sais pas trop ce qu'il y a à l'autre bout du fil. C'est sans doute sa lampe halogène, mais il fait encore jour à cette heure et elle ne devrait pas en avoir besoin. Et elle, elle s'est déjà assise, je la regarde par en dessous et elle me regarde, je crois. Elle doit se demander ce que j'attends et je finis par m'allonger.

– Mon mobile est complètement déchargé, je lui dis sans détours. Et tout à l'heure je vais retrouver Eva, près de l'Etoile. Mais j'ai peur de ne pas la retrouver. Ça m'agite, ça me stresse au fond. Et sur le chemin en venant ici, j'ai pensé vous demander de brancher mon portable le temps de la séance. Mais je ne sais pas trop si ça fait ? Ni comment vous allez prendre ça ?

– …
 

14
MAI 15

Dans les embrouilles de l'enfance

"Notre vie se passe toujours, sans que nous le sachions, sur deux scènes à la fois. L'une est réelle et consciente, l'autre est inconsciente, et les deux scènes peuvent se mêler et nous conduire à des sentiments, des angoisses et même des comportements que nous ne comprenons pas…" Claude Halmos, comme une invitation à aller voir la "deuxième scène" alors

*

23
JAN 15

A l'image de ma vie

"La connaissance de l'inconscient montre quelque chose de difficilement réalisable, l'autonomie et la puissance de vie en nous, l'existence d'une pensée qui nous transcende, qui concerne notre vibration singulière, mais aussi, au-delà de nous, l'universalité de l'esprit."
C'est Elsa Cayat, la psychanalyste qui tenait la chronique "Charlie Divan", qui disait ça fin décembre en parlant du "palpitant de la pensée".
La sauvagerie qui s'est abattue sur elle et ses compagnons du rire invite, je trouve, à plus de conscience de cette part sauvage en chacun de nous aussi, au fond.
Et moi, sur le divan, je commence enfin à faire sauter quelques verrous, je crois ; rêves sans censure, bagarres, fantasmes, trafics et secrets inavouables, mon inconscient me donne le vertige alors.

*

06
DéC 14

Le Gorafi coach

Elle se fait superviser par un psychiatre parce que c'est remboursé par la sécu et ça ne dure que 30 minutes.

Il soumet sa cliente à toute une batterie de tests de personnalité (MBTI, Process Com, Success Insights) pour éviter de la regarder.

C'est le genre de posts que depuis quelques jours j'aime écrire sur ma page Facebook et en mode Gorafi, ce journal satirique de fausses informations en ligne.

C'est bien loin de mes rêveries poétiques, des haïkus imparfaits ou des histoires dans l'intimité du coaching ; ça semble inventé ou loufoque, impossible ou absurde mais ça vient de faits bien réels et en direct du peuple coach !
C'est aussi un besoin personnel et irrépressible, jusqu'alors refoulé ou timoré que je découvre sur le divan : plonger pleinement dans l'impertinence et l'insolence. C'est réactionnel 
certes, et ça fera pas long feu, mais c'est rafraîchissant face à la course aux outils, aux tests, aux diplômes, aux accréditations.

Et d'autres micro-fictions bien réelles en partage ici :
 

04
NOV 14

C'est pas de la micro-fiction

A la tombée du jour, boules de fer & cochonnet, double décimètre et chiffonnette soyeuse au creux de ses mains, cet homme-là joue toujours tout seul sur l'immense carré de sable derrière l'hôtel des Invalides.
*
- Dis, que fait le pigeon-voyageur quand au bout de son voyage plus personne hélas n'habite à l'adresse indiquée ?
*
Elle m'écrit que ce baiser-là elle me l'envoie en poste restante.
Mais un texto, c'est toujours en poste restante non ?
*
02
OCT 14

Ca chauffe dans mon codir

Après ses vacances, elle est revenue une, deux et trois fois. Mais ça fait deux semaines qu'elle ne vient plus. La première fois, elle m'a envoyé un texto : "C'est la crise dans mon codir, ça chauffe ; alors je suis retenue". Elle a ajouté qu'elle était "sincèrement désolée". Mais la semaine dernière, rien. Et depuis, pas de son, pas d'image ! 
Moi, ça m'agace quand on me lâche. Surtout si c'est sans un mot. Alors, depuis, je rumine. Je me demande quoi faire ? Je dois faire un transfert massif sur elle, je me dis. Et elle, c'est peut-être ça qu'elle doit sentir au fond ? Mais là, je vois pas.

Je lâche tout ça sur le divan. Mais ma psy, là derrière moi, elle dit rien. Elle non plus.
- Pourquoi, vous aussi, vous dites rien ? je lui demande.
- Qu'attendez-vous que je vous dise ? elle me lance.
Je sais pas trop, au fond. Comment elle ferait, elle, peut-être ? Qu'est-ce qu'elle ferait si je revenais pas ? Mais elle veut jamais répondre à ce genre de questions. Elle me demande plutôt ce que j'imagine d'elle alors. C'est frustrant mais ça fait toujours surgir des craintes enfouies, des désirs planqués, que j'imaginais vraiment pas l'instant d'avant.Et puis là, c'est plutôt un cas de supervision, je me dis. Mais souvent ça a un lien avec mes histoires un peu tordues du moment, mes histoires de longtemps ; alors je continue.

31
JUI 14

Rétromania

- D'accord ! je lui ai dit.
Je lui ai dit ça ce soir-là plutôt à contre-cœur. Parce que lui passer ma vieille 206 pour venir à Paris le lendemain, cette décision-là j'avais l'impression qu'elle me l'arrachait au fond. Parce que je flippe toujours à l'idée qu'on m'arrache quelque chose que je crois précieux.
Depuis, bien sûr, j'ai compris que ça vient de loin tout ça ; de l'époque où les bébés sont "propres à neuf mois" ; performants et dociles, forcés et bien dressés alors.
Le lendemain c'était la grève surprise ; alors, dès huit heures, ce serait le chaos sur les rails et sur la route. Et c'est pour ça, pour la prévenir, que je l'ai appelée ce soir-là. On avait rendez-vous à Paris à 14h00 pour animer un groupe en duo. Mais, manque de pot, c'est le lendemain aussi qu'elle emmenait sa voiture à elle au contrôle technique. C'était la date limite. Il y avait un train à 7h26 mais elle voulait rien savoir. Elle aime pas le train ; et encore moins les jours de grève sauvage.
- Alors tu mettras de l'essence et tu paieras tous tes PV, j'ai ajouté, un peu sèchement et agacé.
Et il y a eu un silence à couper au couteau. Du bout des lèvres, elle m'a dit "merci" et puis elle a raccroché. Il y a eu encore un silence, genre juste après une grenade dégoupillée.

15
JUI 14

La fabrique de faux billets

- Vous, vous n'avez pas de détecteur de faux billets ! je lui dis.
- Pourquoi ? Vous voulez me voler ?! elle me lance du tac au tac.
- Non bien sûr ! Enfin, je sais pas trop ?! C'est ce qui m'est venu avant d'entrer ici, quand je préparais l'argent de la séance. Mais j'ai aussitôt chassé cette idée qui m'est tombée dessus !
- Ces pensées qui vous viennent, pourquoi vous les censurez ?
- Parce que j'étais pas encore en séance. Et parce que cette idée-là est folle, je trouve. Vous refiler des faux billets et imaginer que vous n'y verrez que du feu ! Et puis il faudrait que j'en trouve ou que j'en fabrique des faux billets.
- …
Elle dit plus rien. Aujourd'hui elle a démarré sur les chapeaux de roue, je trouve. Et là, elle arrête un instant. Et son invitation à ne pas me censurer avant la séance, 
c'est bizarre, je me dis. C'est là, avec elle, que je peux me laisser aller sans censure. Si je faisais ça hors d'ici ce serait la fabrique des pensées folles.

- Les psys n'ont pas de détecteur de faux billets ! J'ai pensé que ça pourrait faire un tweet absurde ou énigmatique, sur mon fil. J'ai voulu chasser l'idée parce que je peux pas utiliser ma psychanalyse pour écrire mais c'est revenu dès que je me suis allongé là.
- …