23
JAN 15

A l'image de ma vie

"La connaissance de l'inconscient montre quelque chose de difficilement réalisable, l'autonomie et la puissance de vie en nous, l'existence d'une pensée qui nous transcende, qui concerne notre vibration singulière, mais aussi, au-delà de nous, l'universalité de l'esprit."
C'est Elsa Cayat, la psychanalyste qui tenait la chronique "Charlie Divan", qui disait ça fin décembre en parlant du "palpitant de la pensée".
La sauvagerie qui s'est abattue sur elle et ses compagnons du rire invite, je trouve, à plus de conscience de cette part sauvage en chacun de nous aussi, au fond.
Et moi, sur le divan, je commence enfin à faire sauter quelques verrous, je crois ; rêves sans censure, bagarres, fantasmes, trafics et secrets inavouables, mon inconscient me donne le vertige alors.

*

06
DéC 14

Le Gorafi coach

Elle se fait superviser par un psychiatre parce que c'est remboursé par la sécu et ça ne dure que 30 minutes.

Il soumet sa cliente à toute une batterie de tests de personnalité (MBTI, Process Com, Success Insights) pour éviter de la regarder.

C'est le genre de posts que depuis quelques jours j'aime écrire sur ma page Facebook et en mode Gorafi, ce journal satirique de fausses informations en ligne.

C'est bien loin de mes rêveries poétiques, des haïkus imparfaits ou des histoires dans l'intimité du coaching ; ça semble inventé ou loufoque, impossible ou absurde mais ça vient de faits bien réels et en direct du peuple coach !
C'est aussi un besoin personnel et irrépressible, jusqu'alors refoulé ou timoré que je découvre sur le divan : plonger pleinement dans l'impertinence et l'insolence. C'est réactionnel 
certes, et ça fera pas long feu, mais c'est rafraîchissant face à la course aux outils, aux tests, aux diplômes, aux accréditations.

Et d'autres micro-fictions bien réelles en partage ici :
 

04
NOV 14

C'est pas de la micro-fiction

A la tombée du jour, boules de fer & cochonnet, double décimètre et chiffonnette soyeuse au creux de ses mains, cet homme-là joue toujours tout seul sur l'immense carré de sable derrière l'hôtel des Invalides.
*
- Dis, que fait le pigeon-voyageur quand au bout de son voyage plus personne hélas n'habite à l'adresse indiquée ?
*
Elle m'écrit que ce baiser-là elle me l'envoie en poste restante.
Mais un texto, c'est toujours en poste restante non ?
*
02
OCT 14

Ca chauffe dans mon codir

Après ses vacances, elle est revenue une, deux et trois fois. Mais ça fait deux semaines qu'elle ne vient plus. La première fois, elle m'a envoyé un texto : "C'est la crise dans mon codir, ça chauffe ; alors je suis retenue". Elle a ajouté qu'elle était "sincèrement désolée". Mais la semaine dernière, rien. Et depuis, pas de son, pas d'image ! 
Moi, ça m'agace quand on me lâche. Surtout si c'est sans un mot. Alors, depuis, je rumine. Je me demande quoi faire ? Je dois faire un transfert massif sur elle, je me dis. Et elle, c'est peut-être ça qu'elle doit sentir au fond ? Mais là, je vois pas.

Je lâche tout ça sur le divan. Mais ma psy, là derrière moi, elle dit rien. Elle non plus.
- Pourquoi, vous aussi, vous dites rien ? je lui demande.
- Qu'attendez-vous que je vous dise ? elle me lance.
Je sais pas trop, au fond. Comment elle ferait, elle, peut-être ? Qu'est-ce qu'elle ferait si je revenais pas ? Mais elle veut jamais répondre à ce genre de questions. Elle me demande plutôt ce que j'imagine d'elle alors. C'est frustrant mais ça fait toujours surgir des craintes enfouies, des désirs planqués, que j'imaginais vraiment pas l'instant d'avant.Et puis là, c'est plutôt un cas de supervision, je me dis. Mais souvent ça a un lien avec mes histoires un peu tordues du moment, mes histoires de longtemps ; alors je continue.

31
JUI 14

Rétromania

- D'accord ! je lui ai dit.
Je lui ai dit ça ce soir-là plutôt à contre-cœur. Parce que lui passer ma vieille 206 pour venir à Paris le lendemain, cette décision-là j'avais l'impression qu'elle me l'arrachait au fond. Parce que je flippe toujours à l'idée qu'on m'arrache quelque chose que je crois précieux.
Depuis, bien sûr, j'ai compris que ça vient de loin tout ça ; de l'époque où les bébés sont "propres à neuf mois" ; performants et dociles, forcés et bien dressés alors.
Le lendemain c'était la grève surprise ; alors, dès huit heures, ce serait le chaos sur les rails et sur la route. Et c'est pour ça, pour la prévenir, que je l'ai appelée ce soir-là. On avait rendez-vous à Paris à 14h00 pour animer un groupe en duo. Mais, manque de pot, c'est le lendemain aussi qu'elle emmenait sa voiture à elle au contrôle technique. C'était la date limite. Il y avait un train à 7h26 mais elle voulait rien savoir. Elle aime pas le train ; et encore moins les jours de grève sauvage.
- Alors tu mettras de l'essence et tu paieras tous tes PV, j'ai ajouté, un peu sèchement et agacé.
Et il y a eu un silence à couper au couteau. Du bout des lèvres, elle m'a dit "merci" et puis elle a raccroché. Il y a eu encore un silence, genre juste après une grenade dégoupillée.

15
JUI 14

La fabrique de faux billets

- Vous, vous n'avez pas de détecteur de faux billets ! je lui dis.
- Pourquoi ? Vous voulez me voler ?! elle me lance du tac au tac.
- Non bien sûr ! Enfin, je sais pas trop ?! C'est ce qui m'est venu avant d'entrer ici, quand je préparais l'argent de la séance. Mais j'ai aussitôt chassé cette idée qui m'est tombée dessus !
- Ces pensées qui vous viennent, pourquoi vous les censurez ?
- Parce que j'étais pas encore en séance. Et parce que cette idée-là est folle, je trouve. Vous refiler des faux billets et imaginer que vous n'y verrez que du feu ! Et puis il faudrait que j'en trouve ou que j'en fabrique des faux billets.
- …
Elle dit plus rien. Aujourd'hui elle a démarré sur les chapeaux de roue, je trouve. Et là, elle arrête un instant. Et son invitation à ne pas me censurer avant la séance, 
c'est bizarre, je me dis. C'est là, avec elle, que je peux me laisser aller sans censure. Si je faisais ça hors d'ici ce serait la fabrique des pensées folles.

- Les psys n'ont pas de détecteur de faux billets ! J'ai pensé que ça pourrait faire un tweet absurde ou énigmatique, sur mon fil. J'ai voulu chasser l'idée parce que je peux pas utiliser ma psychanalyse pour écrire mais c'est revenu dès que je me suis allongé là.
- … 

09
JUI 14

Me retourner

- Parfois j'aimerais bien me tourner vers vous, je lui dis.
- …
- Ça fait plusieurs fois que je pense à ça sans vraiment oser vous le dire. Mais je ne sais pas si c'est possible ou interdit au fond ? Parce que la première fois, quand je me suis allongé là, vous ne m'avez pas donné le mode d'emploi ni les limites.
- …
- Ni après ni jamais d'ailleurs !
- La question c'est pourquoi vous voulez faire ça ? elle me dit, là, derrière moi.
- Je sais pas trop ! Mais vous l'avez peut-être remarqué, je lui dis, en tournant un peu la tête vers elle, parfois j'essaie de tourner un peu la tête vers vous.
- …
- Mais je me tords le cou ! 
Ça fait mal, alors j'essaie d'arrêter ça.
 

24
JUN 14

S'asseoir par terre

"Masochisme mortifère ou masochisme gardien de la vie". C'est le nouveau livre qu'elle a posé là, sous mon nez.
- Dites, ce livre-là c'est encore de la provoc, non ? je lui demande.

Et comme d'habitude elle répond pas. Enfin pas maintenant ou pas à ça. Alors je me pose, je m'allonge en silence un instant. C'est plutôt moi qui la provoque au fond et qui cherche la bagarre, je me dis.
- Je crois que j'en ai bien fini aujourd'hui avec ce côté maso, je reprends. Vous vous rappelez "L'énigme du masochisme", ce petit livre bleu que vous aviez aussi posé là le mois dernier, à mon attention peut-être ?
Elle répond toujours pas.

06
MAI 14

La mécanique de l'âme

- La semaine dernière, pendant les vacances, je rêvais beaucoup mais au matin je me laissais oublier tous mes rêves, je lui dis.
Et elle, là derrière moi, elle me dit rien. Je continue alors :
- Mais là, je me souviens bien de mon rêve de la nuit d'avant. C'est bizarre, c'est comme si j'avais préparé cette séance de rentrée ?

- Peut-être que je réponds à une injonction de vous, au fond ! Vous apporter mes rêves ?

- Un peu comme l'enfant dressé, forcé, jadis !?
- Si jamais j'avais une intention pour vous, alors vous feriez tout pour vous y soustraire ! elle me lance.
J'éclate de rire.
- Vous connaissez bien l'animal, je lui dis entre deux rires.
Et c'est fou ce fou-rire soudain ; c'est comme si ça me libérait de découvrir qu'elle n'attend rien de moi au fond. Et en même temps, je sais bien que ce n'est pas vraiment de moi dont elle parle là, c'est de la mécanique de l'inconscient.

*

08
AVR 14

Un grain de sel dans un rêve

L'énigme du masochisme. C'est un petit livre à la couverture bleue qu'elle a posé là, sur le meuble, tout à côté du divan.
Je l'aperçois en entrant juste à l'instant où je me demande par quoi commencer la séance ce soir : mon voyage en mélancolie du jour d'hier ? Ou la supervision à Paris 2, demain soir ?
Et je me demande si elle a posé ce livre là pour me provoquer. J'ai aperçu le nom de l'auteur : Jacques André. Et je me souviens que j'avais lu un tout autre livre de lui : L'imprévu en séance.
Je m'allonge sur le divan. Et je commence avec tout ça : le titre du livre bleu et mon dilemme de l'instant : la souffrance d'hier ou de demain soir ?!
- Je n'ai vraiment plus envie de me mettre sur le grill à présent, je lui dis. Ni là-bas avec les étudiants ni ailleurs. Mais je n'ai rien préparé pour demain. Je ne sais pas comment faire, j'ajoute.
Silence.
Je marche dans la forêt et là, devant moi, le sentier est soudain coupé.
C'est mon rêve de la nuit d'avant qui me revient soudain ! Comme une autre énigme. Je l'ai écrit au matin pour ne pas le perdre. Alors je lui raconte la suite.

20
FéV 14

Faits d'hiver

S'il n'y avait pas l'interdit du sexe, murmure-t-elle, je partirais finir ma vie au couvent.

*

Deux détrousseuses de l'aube interceptées en flagrant délit à la station Saint-Georges (ligne 12).
Elles aimaient dérober les rêves des voyageurs qui étaient un instant endormis dans le serpent de fer.

*

13
DéC 13

Brouillard - 2 degrés

À l'Agence Spatiale Européenne, bureaux de verre en rez-de-rue, il y a une femme sortie tout droit d'entre les pages d'un roman japonais. Elle a accroché une carte du ciel sur son mur de verre. Elle reste tard le soir. Son aire de repos du jour. Et quand le vigile a fini sa ronde, elle joue du violoncelle dans la pénombre.
Mais jamais aucune mélodie ne sort de son bocal. 

*

29
NOV 13

L'étoffe dont les rêves se tissent

Tu entres dans mes rêves
par la porte du jardin.

*

- Dis, quand tu étais enfant ? 
- Oui ? 
- Tu avais des rêves toi ? 
- Oui, je voulais devenir berger
- … !?
- pour fuir le monde d'alors et d'après. 

*